Une domination stérile
L'exploit de Cardiff n'aura donc été qu'une parenthèse, un éclair sans lendemain. Sans réserves de gaz, et surtout sans génie, la France n'a pas su prendre le dessus sur une équipe d'Angleterre sans fioritures, maîtresse dans l'art de détruire le jeu de son adversaire. Les Anglais n'allaient pas abandonner leur titre sans se battre, et la rencontre a effectivement été d'une densité physique incroyable. Les Français, vainqueurs du toss, avaient choisi le renvoi, histoire de mettre d'entrée la pression sur leurs adversaires. Dix secondes et première mêlée, celle qui doit donner le ton du match. Les Bleus se faisaient sanctionner d'un bras cassé, et Gomarsall jouait au pied, dans le coin des 22 mètres. Victime d'un mauvais appui, Damien Traille commettait une énorme erreur, qui permettait à Josh Lewsey de récupérer le ballon pour aplatir. L'ailier anglais s'amusait même à chambrer l'arrière biarrot, et l'on se disait que les Bleus étaient bien mal embarqués. Mais ils ne se sont pas affolés, et ont mis la main sur le ballon pour imposer leur jeu. Ils occupaient le terrain adverse et franchissaient souvent la ligne d'avantage. Beauxis transformait la pénalité sur le premier temps fort, et la France recollait à 3-5. Pourtant, le sort continuait à jouer des mauvais tours aux Français, avec ce coup de pied contré de Jauzion, qui amenait une mêlée à cinq mètres de la ligne. Et le pack anglais, plus lourd de 82 kilos, prenait encore l'avantage sur les Tricolores, sauvés par la malice d'Elissalde.
Le scénario du début de match n'était finalement pas très surprenant : les champions du monde dominaient devant, mais les champions d'Europe étaient plus vifs et plus incisifs surtout, et ce sont eux qui jouaient en avançant. Beauxis permettait aux siens de passer devant avec une deuxième pénalité, après une faute anglaise... en mêlée. Le XV de la Rose proposait encore un jeu assez basique, comme en quarts de finale : un pack destructeur, et le jeu au pied de Catt ou Wilkinson. Sauf que cette fois-ci les Anglais commettaient aussi quelques fautes, qui les ramenaient dans leur camp régulièrement. Et le jeu au pied des artilleurs français, Beauxis notamment, était plus précis que celui des All White, qui avaient beaucoup de mal à sortir de leur moitié de terrain. A ceux qui redoutaient un remake de la demi-finale de 2003, Wilkinson envoyait des signes rassurants, en ratant un drop et une pénalité. Il restait aux Bleus à marquer des points pour concrétiser leur domination. A tout jouer au pied, même des drops improbables, ils ont peut-être parfois manqué d'ambitions, et le maigre avantage d'un point à la pause (6-5) semblait mal payer les efforts tricolores après une première période plutôt maîtrisée.
Crispant et irrespirable
A la reprise, les Anglais avaient visiblement décidé de jouer un peu plus pour sortir de leur camp. Du coup, le rythme s'accélérait. Beauxis ajoutait d'abord trois points de plus après une nouvelle faute anglaise sur un ruck, mais Wilkinson lui répondait dans la foulée (9-8). La guerre des nerfs accompagnait donc celle des tranchées, et la tension grandissait de minute en minute. Mine de rien, avec le chronomètre qui défilait, l'inquiétude commençait à poindre dans le camp français. Le souffle manquait depuis longtemps, et la débauche d'énergie commençait à peser. Malgré tout ça, et la frustration qui grandissait, l'équipe de France semblait encore avoir le match en main. Mais il manquait franchement de la folie dans le jeu, de l'ambition, des intentions, une étincelle pour enfin faire la différence. Le grand tort des Bleus a sûrement été d'appliquer à la lettre un schéma qui avait marché une semaine plus tôt. Cela ne suffit pas pour aller en finale de Coupe du monde. Surtout qu'en face, les Anglais reprenaient confiance, à l'image de ce drop sur le poteau de Wilkinson ou de cette chevauchée fantastique de Robinson.
La seconde période devenait vraiment irrespirable, avec un jeu fermé et un affrontement de deux blocs compacts. Les Bleus auraient pourtant pu marquer après une passe volleyée lumineuse de Bonnaire, mais décidément, la victoire ne voulait pas choisir son camp. Dix minutes, il restait encore dix minutes à tenir, avec un petit point d'avance. Les Bleus s'efforçaient alors de contenir les Anglais dans leur moitié de terrain, mais ils devenaient fébriles. A cinq minutes du terme, Szarzewski se mettait à la faute et offrait trois points à Wilkinson, qui endossait encore son costume de bourreau, avant d'enfoncer le clou d'un drop assassin. Les derniers assauts français n'y faisaient rien, les Anglais sont décidément trop forts pour l'équipe de France en Coupe du monde. Ils iront défendre leur titre samedi prochain. Le XV de France, dévasté, peut avoir des regrets et ruminera longtemps cette nouvelle défaite à ce stade de la compétition. La frustration est immense, mais une grande équipe doit savoir remporter ce genre de match.